
Entre octobre 2024 et novembre 2025, l’administration publique haïtienne offre l’image troublante d’une gestion budgétaire marquée par un contraste saisissant et assez bizarre: une baisse globale des effectifs, mais une masse salariale qui ne cesse de croître. Cette réalité, mise en lumière par les données officielles du Ministère de l’Économie et des Finances (MEF), à travers la Direction générale du Budget (DGB), soulève de sérieuses interrogations sur la rationalité, la transparence et l’efficacité de la politique de gestion des ressources humaines de l’État.
Selon le Rapport des mouvements effectués sur la feuille de paie en novembre 2025, au 30 novembre, la masse salariale de l’administration publique s’élève à 3,754 milliards de gourdes pour 101 185 chèques imprimés. Une fois les doublons isolés, l’effectif réel est ramené à 93 229 employés, dont 27 988 femmes, représentant à peine 30,02 % du total. Malgré une légère progression du paiement par virement bancaire, le chèque demeure largement utilisé dans plusieurs institutions stratégiques, notamment la PNH, les FADH, le MENFP, le MSPP et même le Sénat, révélant la persistance de pratiques de gestion coûteuses et peu modernisées.
Pour le seul mois de novembre 2025, les mouvements d’intégration, nominations et réintégrations ont généré 252 nouveaux postes, pour un coût additionnel de 10,59 millions de gourdes, tandis que les cessations n’ont concerné que 148 employés, pour une réduction de 5,47 millions de gourdes. Ce déséquilibre arithmétique explique, en partie, la hausse mensuelle de la masse salariale. Toutefois, il ne justifie pas à lui seul l’écart persistant entre la réduction de l’effectif sur une base annuelle et l’augmentation continue des charges salariales.
La comparaison en glissement annuel renforce ce paradoxe. Entre novembre 2024 et novembre 2025, l’administration publique enregistre une baisse nette de 763 emplois et une diminution marginale de la masse salariale de 4,17 millions de gourdes. Or, cette baisse reste dérisoire au regard des montants engagés et contraste fortement avec la dynamique observée en 2024, où les intégrations avaient atteint 788 nouveaux postes pour près de 31 millions de gourdes, tandis que les cessations représentaient 956 employés et plus de 43,8 millions de gourdes de charges supprimées.
Ce jeu de chiffres met en évidence une administration où la réduction des effectifs ne rime pas nécessairement avec maîtrise des dépenses. Augmentations salariales ciblées, réintégrations coûteuses, doublons légalisés et manque de mécanismes de contrôle stricts semblent neutraliser les effets attendus des cessations. Dans un contexte de crise économique aiguë, cette situation nourrit le sentiment d’une gestion budgétaire déconnectée des réalités sociales et des impératifs de rigueur que commande l’état des finances publiques.
Au-delà des statistiques, ce contraste pose une question de fond : à quoi sert la rationalisation de l’effectif si elle ne se traduit pas par une réduction significative de la masse salariale et une amélioration de l’efficacité administrative ? Sans réformes structurelles profondes, sans audit indépendant et sans volonté politique de rompre avec les pratiques opaques, la feuille de paie de l’État continuera d’augmenter, au détriment de l’investissement public et de la confiance des citoyens dans la gestion des deniers publics.
Source: Lenouvelliste



